Alonso Cueto était connu en France comme l’auteur de La vie en mouvement, le meilleur livre d’entretiens avec Mario Vargas Llosa, un livre qui montre sa connaissance profonde de la littérature de Vargas Llosa, mais aussi, ses magnifiques connaissances littéraires, et du métier du romancier. Grâce a l’excellent traduction d’Isabelle Gugnon d’Avant l’aube, les lecteurs de langue française vont découvrir le romancier le plus important du Pérou de sa génération.
Le roman péruvien, avec quelques exceptions importantes qui confirment la règle, a toujours était plutôt réaliste : son intérêt principale a toujours été la représentation des conflits et situations humaines d’une réalité social ancré dans l’histoire. Tout au long le 19ème siècle, et jusqu’à la moitié du 20 siècle, le thème principal du roman péruvien était l’expérience des populations indigènes dans le cadre de leurs souffrances et des revendications politiques, culturels et même anthropologiques, ou de ceux qui sympathisaient avec eux, ou de ceux qui parlaient en leur nom. C’était un roman dont l’action se déroulait notamment dans le monde rural des Andes, et dont l’exploitation des populations indigènes par des individus ou des institutions abusives étaient le thème principal. Les grands exposants du roman indigéniste étaient Clorinda Matto de Turner, Ciro Alegría, Manuel Scorza et surtout José María Arguedas.
Dans les années 50 tout cela change : le roman péruvien, toujours réaliste, s’intéresse à l’expérience urbaine : c’est le grand roman de la ville et de l’expérience urbaine. Dans un sens très direct ce changement littéraire correspond au changement démographique le plus important dans l’histoire du Pérou, car au fur et au mesure que l’économie basée sur l’agriculture est remplacée par une économie plus industrialisé, il y a eu au Pérou une immigration massive des populations indigènes des Andes vers les grandes villes, et surtout vers Lima, la capitale du pays. Ces changements fut vertigineux : dans les années 1940 Lima avait une population de 400,000 habitants, et vers la fin des années 60 la population avait augmenté vers les 6 millions d’habitants dont la majorité étaient des indigènes qui venaient de quitter les Andes pour essayer d’échapper un type de misère, parfois pour se retrouver dans une autre.
Ce n’est pas une coïncidence que le première grand roman péruvien traduit en français--et publié par Roger Callois dans sa collection La croix du sud--ait eu comme titre : La ville et les chiens, le premier Roman de Mario Vargas Llosa, un roman dans lequel une école militaire est le microcosme de la nouvelle réalité urbaine de Lima, et que l’autre livre que Callois avait choisi pour représenter la littérature péruvienne dans cette collection, fut Charognards sans plumes (1964), un recueil de nouvelles de Julio Ramon Ribeyro dont l’image centrale est de jeunes orphelins qui habitent les bidonvilles de Lima et qui cherchent de la nourriture dans les dépotoirs de poubelle dans les alentours de Lima.
Mario Vargas Llosa, Julio Ramon Ribeyro, mais aussi Alfredo Bryce Echenique étaient les grands romanciers de l’expérience urbaine du Pérou, mais après leur grand succès littéraire ces trois grands écrivains ont quitté le Pérou et tous les trois ont vécu à Paris. Ils continuèrent à écrire des livres très importants dont l’action se déroule au Pérou, et la valeur de leurs œuvres d’un point de vue littéraire est incontestable, mais leur Pérou était toujours le Pérou de la première moitié du 20eme siècle. Ces trois écrivains étaient certainement intéressés et bien au courant de la réalité de leurs pays, ils suivaient l’actualité du Pérou avec passion, mais quand ils écrivaient leurs romans, c’était toujours l’expérience de la première moitié du 20eme siècle dans laquelle ils se sentaient plus à l’aise.
Mais le monde urbain du Pérou avait subi des changements qu’ils commençaient à regarder avec un point de vue extérieure, avec une sensibilité qui était une mélange curieux du cosmopolitisme grâce à leurs expériences européens, et d’une connaissance direct d’un Pérou du passé. Ils étaient au courant, bien entendu, des grands changements, mais ils n’avaient pas vécu quelques expériences importantes dont ils ignoraient les fines textures. Je parle de la dictature de militaire des années 70, du retour de la démocratie des années 80, de la montée des mouvements terroristes y compris le sentier lumineux, et de l’expérience autoritaire d’Alberto Fujimori et du chef de sa police secret Vladimiro Montesinos. Le roman de ses grands écrivains était d’un Pérou de la radio, mais non pas de la télévision ou du vidéo, du téléphone, mais pas du téléphone portable, de la musique populaire des années 40 et 50 mais non pas du rock and roll ; des conflits avec la moralité bourgeois, mais non ceux qui prenaient en compte les bouleversements sociaux des années 60 tels qu’ils étaient vécus en Amérique Latine.
Il y avait donc un décalage entre une nouvelle réalité péruvienne, et la réalité péruvienne telle qu’elle était représentée dans les romans des romanciers péruviens les plus célèbres.
Pour beaucoup des lecteurs tout cela change avec la publication d’une nouvelle qui a été un événement marquant pour la littérature péruvienne. Je parle bien entendu de « La vengeance de Gerd », la première nouvelle d’Alonso Cueto publié en 1984 dans Hueso Humero la revue littéraire la plus importante du Pérou.
Dans ce nouvelle on ressentait une sensibilité littéraire très particulière : on sentait l’ouvre d’un jeune écrivain péruvien pour lequel le grand changement démographique du 20 siècle n’était plus un choc parce que cette nouvelle réalité était sa réalité de tous les jours. C’était un écrivain pour lequel la réalité urbaine du Pérou n’était plus celle de la première rencontre entre la population jadis européenne de Lima avec les populations indigènes, mais d’une nouvelle mélange avec tous ces tensions et contradictions, y compris la présence de la culture des Etats-Unis.
On ressentait aussi la présence d’un écrivain pour lequel les grands référents littéraires n’étaient pas seulement les grands auteurs de la tradition européen et le meilleur roman des états unis, car c’était un prose littéraire pour laquelle les référents littéraires pouvaient aussi être latino-américaines et péruviens. Dans le cas de « La vengeance de Gerd » on ressentait une sensibilité qui était proche a celle de Julio Ramon Ribeyro, le plus grand ironiste de la littérature péruvienne, mais avec des mores sociaux et je dirais aussi sexuelles qui correspondaient a une nouvelle génération des Péruviens.
C’est une nouvelle dans laquelle on commence à ressentir ce qu’a échappé à Riberyo mais aussi à Vargas Llosa et a Bryce : une nouvelle géographie urbaine qui peut être traversée par les voitures, des nouvelles façons de s’habiller et de se parler, une nouvelle mode de vie qui est liée a ce qu’on va appeler la mondialisation, car il est possible de voir le monde à partir du Pérou comme il n’était pas possible pour Ribeyro, Vargas Llosa ou Bryce.
C’est une nouvelle qui annonce aussi le grand thèmes d’Alonso Cueto : une histoire dans laquelle un petit événement parfois discret, une petite action oublié, ou qu’on a voulu oublier, pour qu’on refoule déclanche, des retombées inattendues plusieurs années après. L’action chez Cueto est toujours une action qui ne pourrait que se dérouler dans une contexte historique très spécifique, mais qui nous met en contact avec le poids de la généalogie : car un des grands thèmes de Cueto sont les retombes inespérés des actions de ceux avec lesquels nous avions des rapports généalogiques :
« Nous sommes tous responsables de nos parents comme nous le sommes de nos enfants »
Il y a dans la littérature de Cueto une tension, probablement irrésoluble, mais très riche, entre la réalité sociale du Pérou et une préoccupation presque mythologique avec le thème de l’impotence des fils et filles envers les conséquences inattendus des actes et de péchés de leurs parents. Cueto a incorporé, de façon élégant et aussi discrète, les techniques les plus efficaces de Mario Vargas Llosa mais sans la préoccupation de Vargas Llosa pour les démons de la création et ceci donne une tonalité plus modéré mais qui lui permet aussi de voir des choses que Vargas Llosa ne voit pas dans son exploration littéraire : ce pour cela que si pour Vargas Llosa le romancier américain de référence serait William Faulkner, pour Alonso Cueto la référence dans la littérature Américaine est plutôt Henry James. Tandis que pour Vargas Llosa c’est l’action extérieure qui compte le plus, pour Cueto c’est plutôt la reflation intérieure qui est le plus important.
Le monde d’Avant l’Aube est le Pérou un dizaine d’années après la période du terrorisme au Pérou. Ce n’est plus un Pérou sanglant, mais plus les choses semblent de bien aller, plus on a un sentiment de malaise.
Le protagoniste du Roman est un romancier qui écrit un roman à clef sur une expérience qu’il vient de vivre : il se donne le nom d’Adrien Ormache, quelqu’un qui croit avoir trouvé le succès. Un avocat de 42 ans, avec la femme qu’il faut pour réussir dans les milieux mondains de Lima (indifférents à la pauvreté de son pays), avec deux filles qu’il adore. Il y a des petites angoisses et névroses dont il sait comment s’y mettre à l’abri, comme il sait bien maintenir d’autres aspects de sa vie à la distance, comme l’existence de son frère vulgaire qui--heureusement pour lui--habite les Etats-Unis ; où comment quelques aspects de son passée immédiate qu’il préfère laisser à l’ombre : il est fier d’être le fils d’un dame péruvienne, mais non pas du fait qu’elle s’était marié avec un militaire (d’une condition plus basse que la sienne) qu’elle avait divorcé. Il ne veut pas trop parler de son père qui, peu après son divorce, avait assume un post dans les guerres contre le sentier lumineux, et qui—selon les rumeurs--avait abusé de son pouvoir y compris des abus sexuelles. La réussite sociale d’Adrien est assurée, mais après la mort de sa mère il trouve une lettre fatale, écrit par une femme peut-être indigène qui déclanche un série d’événements qui vont déchirer la vie qu’il s’était construit.
La beauté du roman est le série d’épiphanies et de surprises qui lui fait découvrir que les aspects de son passé qu’il avait voulu refoulés ne sont que la surface d’un monde beaucoup plus complexe qu’il n’avait attendu ; et ce qui est le plus intéressant c’est que sa propre chute sociale est le résultat d’un ambiguïté, digne de Henry James : de sa volonté de prendre la responsabilité pour la faute et les crimes de son père d’un part, mais aussi, de son identification avec son père jusqu’au point de reconnaître que les désirs de son père son devenus les siens.
La chute d’Adrien est une chute qu’il choisit. Sa tragédie personnelle est, donc, un tragédie qu’il aurait pu éviter, mails qu’il n’évite pas car il veut assumer le défi et la responsabilité des découverts qu’il a fait d’un passée qui lui mène au bord de la folie.
Les moments les plus intenses et réussis du roman sont ces moments dans lesquels Adrian trouve ce qu’il ne cherchait pas, comme le voyage presque magique qu’il fait a Ayacucho ; et ces moments dans lesquels l’hasard lui met en contact avec une réalité surprenant qu’il aurait pu ne pas connaître, mais des que l’hasard lui met en face avec une vérité, des qu’il apprend une vérité du passée de son père, qu’il ne peut pas empêcher de mener jusqu’au but de sa responsabilité mais aussi de ces désirs.
Le place d’Alonso Cueto dans la littérature péruvienne était assurée depuis longtemps, mais grâce à ce roman qui a eu un énorme succès en Espagne et dans l’Amérique latine, tout l’œuvre d’Alonso Cueto commence à être découverte par un grand public, et grâce a l’excellent traduction d’ Isabelle Gugnon le publique littéraire française aura un accès privilégié a ce magnifique romancier péruvien.
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